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A la une 2011 : LE TOP 20 FINAL !

Alors que 2011 fût l'année de rencontre et de retour des plus grands cinéastes mondiaux, pour le meilleur et parfois pour le pire (Almodovar, Malick, Herzog, Eastwood, Woody Allen, Von Trier, Moretti, Panahi, Scorsese, Polanski, Cronenberg, Aronofsky, Spielberg, les frères Coen et Dardenne et tant d'autres...), il faut aussi signaler la confirmation de certains d'eux, que l'on aime ou pas leurs films (Asghar Farhadi, Bertrand Bonello, Nicolas Winding Refn, Kim Jee-Woon, Na Hong-Jin, Steve McQueen, Mia Hansen-Love, etc...) ou encore des nouveaux venus à suivre très sérieusement (Damjan Kozole, Justin Kurzel, Céline Sciamma, Djinn Carrénard, Saverio Costanzo, David Michôd, etc...). Et c'est sans parler des 'come-backs' sur les écrans français avec Malick, Takashi Miike, Mohammad Rasoulof, Tsui Hark, ou encore Wes Craven...

Et maintenant, voilà comment réduire un an de cinéma à sa plus grande expression, un petit cru d'essentiels, quelques futurs classiques, quelques grands films, quelques surprises, entre intime et spectaculaire, film d'auteur et grand spectacle (oui le grand spectacle peut encore être un art!), bref, les vingt films (et extras) qu'il ne fallait pas manquer cette année, catalogués à partir des 141 que j'ai vu en salles :

20) LA BALLADE DE L'IMPOSSIBLE

de Tran Anh Hung

Romance sensorielle au goût de plantes, le nouveau film de Tran Anh Hung est aussi son plus beau ; il envoûte, hypnotise délicatement le spectateur, en proie à une sensualité de tous les instants. Et la bande-originale est à tomber...

Pretty Pictures

-E-A-X-E-Q-U-O

20) J'AI RENCONTRE LE DIABLE 

de Kim Jee-Woon

On peut contester le film pour sa violence extrêmiste, radicale, mais elle sert au-delà de l'apparence de torture-porn, une véritable réflexion sur l'enfer humain de la vengeance. Un film de maître en forme de climax de 2h30, enchaînant les morceaux de bravoure, et porté par un Choi Min-Sik infernal...

ARP Sélection

19) WASTE LAND de Lucy Walker

Parce qu'on y croit (en plus, c'est un docu, c'est vrai, tant mieux!), on y pleure, on y contemple sa propre lâcheté, le courage des autres, leur modestie, leurs âmes d'artistes, leurs peines, leurs joies. L'horreur sur terre se confronte à son plus beau contraste : l'humanisme. Et c'est un ravage.

Eurozoom

18) LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS 

de Saverio Costanzo

Oeuvre inattendue, lorgnant du côté de De Palma années 80, cette Solitude est une oeuvre marquante, tenue par une tension inédite, un suspens d'effroi et un mélange des genres qui ne font que révéler une tragédie surpuissante, propre à vous terrasser...

Le Pacte

17) IL ETAIT UNE FOIS EN ANATOLIE... de Nuri Bilge Ceylan

Encore et toujours, Nuri Bilge Ceylan se pose comme un cinéaste incontournable, désormais multi-primé dans les plus grands festivals et auteur de chef-d'oeuvres inoubliables comme "Nuages de mai" ou "Les Climats". Son nouveau film est une enquête plongée dans la torpeur, une étonnante intrigue policière à dénouer entre des regards et des silences, un cinéma d'une expression extraordinaire, d'une langueur sublime. A voir et à vivre.

16) LES AVENTURES DE TINTIN (3D) 

de Steven Spielberg

Mettre un tel blockbuster dans un Top 20, c'est prendre des risques, se mettre quelques personnes à dos, mais c'est aussi prouver que l'entertainment peut encore être un art, aussi rares en soient aujourd'hui les occasions. Mais Spielberg, faiseur de mythes à la tête d'Hollywood, est aussi le dernier artisan de l'empire américain. Cela se prouve encore dans cette prouesse technologique qui marque une étape décisive dans l'histoire du cinéma, en terme de spectacle absolu, éclatant. On ne parlera jamais trop de Spielberg.

Sony Pictures Releasing France

15) THE MURDERER de Na Hong-Jin

Je dois l'avouer, je ne pensais pas en sortant de la salle que "The Murderer" figurerait dans ce Top 20 de l'année. Mais le temps passe, et les grandes oeuvres de maître restent profondément dans les esprits. Le temps nous les dicte, et comme il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis ; ne ratez ce thriller virtuose sous aucun prétexte, c'est, à un film près, le meilleur de l'année.

Jung-woo Ha. Le Pacte

14) SLOVENIAN GIRL de Damjan Kozole

Film passé inaperçu, "Slovenian Girl" contient pourtant en lui une âme de cinéma très forte, toute en sobriété et dans l'existence permanente des personnages. Impossible de se défaire de l'emprise de cette actrice (Nina Ivanisin), de son regard animal, de son corps rugueux, de sa présence magnétique que Godard aurait certainement apprécié. Sa détresse ronge le film dans tout son ensemble. C'est gris, sans appel, sans métaphore, mais d'une justesse et d'une émotion rare. Et finalement lumineuse.

Nina Ivanisin. Epicentre Films

13) FIGHTER de David O. Russell

Terrain propice à l'émotion, la boxe nous a servi des grands films tels que "Raging Bull", "Million Dollar Baby" ou le plus classique "De l'ombre à la lumière". "Fighter" ne déroge pas à la règle, le classicisme est de mise, mais O. Russell lui réinjecte une énergie 90's qu'on n'avait pas vu depuis un bail. Les interprétations sont d'une harmonie subtile, le scénario d'un équilibre absolument parfait, la mise en scène d'une habileté redoutable. Tout y est.

Mark Wahlberg. Paramount Pictures

12) SHAME de Steve McQueen

Oeuvre d'une puissance formelle hallucinante, "Shame" en a pourtant fait fuir plus d'un. Peut-être y-a-t'il ici trop de maniérisme pour certains, trop d'emprunt, trop de matière visuelle à défaut de matière dramaturgique? Il est vrai que "Shame" s'expose au spectateur comme on contemple la puissance et la beauté de certaines oeuvres sans en saisir le contenu. Ici, tout est dicté par l'image ; peu importe le récit, désossé, le plan se fait dramaturge et invoque une émotion viscérale, surhumaine, en plus de la prestation inoubliable de Michael Fassbender. Oui, on peut raconter une histoire autrement que par des scénarios-types.

Michael Fassbender. MK2 Diffusion

11) DETECTIVE DEE de Tsui Hark

En acceptant le grotesque - bien volontaire et humoristique - , "Detective Dee" devient le divertissement intégral de l'année ; Tsui Hark y mélange tout dans une tambouille géniale d'effets numériques à n'en plus finir, mélant humour, scènes épiques, kitsch, hommages à la magie du cinéma ancien, voire à Méliès. C'est un véritable délire de gadgets, un rêve d'enfant qui n'en finit pas de bonheur et d'invention. On voudrait que le film dure, encore et encore, jusqu'à l'indigestion.

Le Pacte

10) THE TREE OF LIFE de Terrence Malick

Difficile de résumer ce film en si peu de termes ; "The Tree of life" est un film rare, unique, et fou. Un projet démesuré, un ratage grandiose et, en même temps, un film incomplet dont on se demande comment percer le mystère de tant d'heures restées en salle de montage. Tant de plans tournés, inutilisés, tant d'inspiration, tant de prétention, de foi en la vie et dans le cinéma, tant de dimension, tant d'ambition, charcutée dans un montage épuisant de trop-plein, d'incompréhension, de frustration, de merveilles comme d'ennui. C'est un bloc fulgurant dans son contraste entre le réussi et le raté, l'ombre et la lumière, l'immensité et l'infime, Dieu et la particule. C'est, bien sûr, un film qu'il ne faut pas rater, un film absolu de l'illusion et sur le pouvoir de l'artiste. Une création inachevée. D'autant plus belle?

Brad Pitt. EuropaCorp Distribution

9) LA GROTTE DES RÊVES PERDUS (3D) de Werner Herzog

Les questionnements d'Herzog sont certainement intimement liés à ceux de Malick ; ici, la forme est plus terre-à-terre, plus primitive, c'est aussi celle d'un documentaire. Elle prend le regard objectif de l'homme sur les traces de son passé culturel. Le voyage d'Herzog, jusqu'à l'épilogue métaphysique et plus discutable puisqu'il renvoit à une idée personnelle, est une épopée qui se refuse d'être d'un autre effet que celui du vertige créé par la réalité qu'on y observe ; des peintures rupestres qui n'ont plus d'âge, et que Herzog filme et caresse avec l'audace d'un véritable metteur en scène : et en 3D! Y être confronté, d'autant plus au cinéma, laisse longuement à réfléchir sur le sens de l'art, de sa consommation, comme de sa sauvegarde.

8) SCREAM 4 de Wes Craven

A rien ne sert de se justifier mais vous ne rêvez pas, "Scream 4" fait partie de ce top 20, notamment devant le film de Malick. Il faut bien faire un choix de numérotation! C'est peut-être la plus grosse surprise de l'année, qu'une franchise aussi éculée (au même titre que les horribles "Saw" et "Paranormal Activity", au fond), ait réussi à ressusciter de manière si grandiose! Scénario pervers, mise en abîme délicieuse, dialogues au couteau, mise en scène bien plus savante qu'il n'y paraît, Wes Craven signe son retour bien loin du pop-corn tape-à-l'oeil, mais dans une véritable recherche de réorganisation de la saga et du récit d'horreur. Les codes sont massacrés dans un jeu sanglant d'un humour et d'une créativité sans commune mesure. Alors oui, "Scream 4" est très bien à sa 8ème place du classement.

Alison Brie, Marley Shelton, Adam Brody, Neve Campbell, Courteney Cox, David Arquette et Anthony Anderson. SND

7) UNE SEPARATION de Asghar Farhadi

Après le très beau "La fête du feu" et le chef-d'oeuvre "A propos d'Elly...", Asghar Farhadi prouve avec cette séparation multiple (du récit, du couple, de la société iranienne, des sexes, de la mise en scène coupée en deux par un plan manquant), qu'il est le nouveau chef de file du jeune cinéma iranien, alors que ses confrères se battent encore contre la justice pour trouver le droit de filmer. La méthode Farhadi est d'autant plus forte qu'elle ne montre rien, et ne dit rien d'autre en apparence qu'une banale tranche de vie. Mais bat en-dessous le coeur d'un film en révolte, d'une rage sourde et politique qui maintient en vie le film dans une tension insoutenable. L'intelligence de la mise en scène, incisive, la justesse des acteurs comme l'approche humaniste des personnages (le spectateur a-t-il le droit de juger?), font de ce cinéaste iranien l'une des plus belles révélations de la décennie.

Leila Hatami. Memento Films Distribution

6) LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar

C'est connu, Almodovar est un excentrique, le cinéaste qui peut rendre une scène de viol joyeuse et légère, pulsant son film dans des jeux de couleurs innombrables. C'est aussi le dernier grand narrateur du cinéma moderne. Le récit de "La piel que habito", véritable renouveau dans le langage parfois répétitif du cinéaste, est d'une virtuosité et d'une maîtrise inégalables. La puissance et le sans-faute des flash-backs, des inserts, des ellipses, des juxtapositions, tout donne à voir une manière de raconter une histoire comme plus personne ne sait le faire aujourd'hui ; avec une singularité totale, et une maîtrise absolue des effets. La tragédie qui s'y cache y trouve alors une expression folle, digne de ses meilleurs films. Difficile de s'en remettre tant tout ce délire improbable est parfaitement plausible, savamment construit pour qu'on y croit d'un bout à l'autre.

Antonio Banderas & Elena Anaya. Pathé Distribution

5) HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti

Comme ses confrères grecs de l'Antiquité, Moretti l'italien sous feu l'empire de Berlusconi, parle et invente la comédie. Qu'en ce siècle de débâcle permanente, de tragédies, de politique, d'artifice, de guerres, de misère, de génocides, d'attentats, de chômage, de précarité, de lâcheté, de pollution et autres petites considérations mondiales, un homme avec deux jambes, deux bras et une tête (et, vraisemblablement, un coeur) puisse réaliser le plus sincèrement du monde un film où la tragédie et la noirceur sont des gags désopilants et, plus profondément encore, parler, marcher, fuir, observer, se souvenir, sont des paramètres assez riches pour nourrir l'esprit de chacun, voilà qui est assez réjouissant.

Le Pacte

4) ANIMAL KINGDOM de David Michôd

Premier film, premier coup de maître! Récit de la barbarie ordinaire, l'australien David Michôd signe avec "Animal Kingdom" un futur classique, une claque terrifiante dans le genre ; non à grands renforts d'effets visuels et scénaristiques, mais au contraire à l'aide d'un calme, d'une lenteur et d'une sobriété qui font mûrir chaque chose, chaque personnage, chaque scène. Tout y est d'une maîtrise très rare, et la promesse certaine d'un futur grand cinéaste.

ARP Sélection

3) INCENDIES de Denis Villeneuve

"Incendies", c'est un peu se faire du bien en se faisant du mal ; c'est se confronter à l'insoutenable tragédie des hommes et des femmes, le poids de la famille, des racines. C'est accepter enfin l'histoire universelle d'un monde qui n'a pas de frontières pour raconter son histoire. Film en guerre adapté d'une pièce théâtrale en guerre, "Incendies" révèle chez Denis Villeneuve un art de la mise en scène pas encore tout à fait déployé dans ses précédents films. On reste bouche bée devant la manière dont son film va à l'essentiel et évite tout ridicule. Cette histoire bouleversante et monstrueuse, ce n'est pas celle de tout le monde, mais c'est l'histoire de certains, et il ne faudrait pas l'oublier.

Happiness

1) L'APOLLONIDE - Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

Voilà que depuis "Mulholland Drive" de David Lynch je n'avais rien ressenti de tel devant un film. Une telle sensation de profondeur, de double fond, de rêve, d'éveil, d'apprentissage, de sensualité, de beauté, de drogue, de velours. Il en reste un vague goût d'infini, une sensation profonde de film idéal, obsessionnel, toujours remis en question mais jamais cérébral. Les femmes sont des femmes, les hommes sont des hommes, chacun tient son terrible rôle, les rêves s'évaporent mais la scène se remplit de délires, de contes, de joies et de peines. Le perfectionnisme de Bonello, un peu comme chez Malick, se teinte d'une impossibilité qui est en fait sa matrice, sa toute-puissance artistique.

-E-A-X-E-Q-U-O

1) BLACK SWAN de Darren Aronofsky

C'est aussi ce film fou d'Aronofsky qui figure en première place du classement ; un autre film perfectionniste, poussé dans ses extrêmités par cette seule idée (qui est aussi celle du sujet et du personnage) d'être parfait, efficace. On y danse, on y rit, on y meurt, c'est un film d'épouvante, d'horreur, un mélodrame, un film fantastique, une chorégraphie perpétuelle, un firmament de puissance cinématographique qui injecte frissons, larmes, cris, bref, du cinéma, des images qui nous prennent, nous emportent, nous blessent et nous remplissent.

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Mentions spéciales :

 de Mohammad Rasoulof, ou l'art du discours scénique face au sujet. Un film de prisonnier, en forme de prison, asphyxiant et captivant pour longtemps...

 de Joel & Ethan Coen, ou l'art du western mêlé à celui des répliques, des acteurs. Du pur Coen old school, scandé de séquences lyriques et mémorables.

 de Roman Polanski, pour l'art consommé de la scénographie et de la réalisation, du cadrage. Toute cette mise en scène au service d'un huis-clos théâtral, transcendé par le magnétisme discret des plans, des corps, de la diction, et surtout, des acteurs. Un précieux disjonctage des classes sociales et des morales communes.

 de Woody Allen, fable enchanteresse surprenante, fraîche et idéale. Comme toujours chez Allen, on en ressort des étoiles plein les yeux, marqués par cette profonde légèreté qu'il maîtrise désormais si délicatement.

 de Lynne Ramsay, claque formelle en démontage permanent, travaillant la tension malsaine par un suspens perpétuellement détruit et d'autant plus fascinant. Une leçon de montage et de direction d'acteurs.

 de Gus Van Sant, comme une brise légère, loin des considérations théoriques du langage cinéma comme Elephant ou Last Days, le réalisateur originaire de Portland livre une merveille de simplicité. Rien de plus.

 de Céline Sciamma, autre merveille de simplicité dont la grâce doit beaucoup à son approche instinctive et ludique de l'enfance, traitée avec une humanité et une justesse sidérante. On s'y croirait...

 de Michel Gondry, le film le plus drôle de l'année, le plus punchy, le plus gentiment déjanté, le plus abstrait dans sa notion d'action et d'héroïsme. Le cynisme sied bien à Gondry face à l'Amérique.

 de Takashi Miike, pour la monumentale tension émotionnelle contenue durant tout le récit. D'apparence classique, le film accorde une place primordiale au lyrisme dramaturgique et esthétique, loin des poses numériques parfois consternantes du cinéma de sabres chinois et japonais.

 de Luc et Jean-Pierre Dardenne, pour la luminosité bouleversante qui émane de ce portrait d'une enfance injuste, dont la soif de vivre transpire de la peau de ses formidables comédiens.

 de Frederick Wiseman, documentaire en transe sur une particule de l'Amérique contemporaine ; 1h30 dans une salle de boxe parmi tant d'autres, la caméra affronte les coups de poing, l'entraînement, les liens sociaux, et hors-champ les craintes, les bouleversements, les joies, la terreur, la violence et la capacité de l'Amérique à se remettre en selle.

 de Lars Von Trier, pour le romantisme hyper-tardif de cette oeuvre dense, troublante, fascinante, galvanisante et terrassante dans son final sismique...

 de Pierre Schoeller, pour le ton si étonnant d'un film faussement politique et plus théâtral sur les arcanes du pouvoir. Le film est à l'image d'une politique moderne ; un rituel précis et abstrait à la fois, d'une élégance absurde, entre drame et portes qui claquent, existentialisme et chausses-trappes. Un ovni.

 de Fernando Trueba et Javier Mariscal, pour le dépaysement visuel et musical de ce récit plein de couleurs, de finesse et de sensualité. Une histoire d'amour proche de l'extase, que n'aurait peut-être pas renié Jacques Demy...

 
LE BEST OF 2011

  QUELQUES MOMENTS-CLES DU CINEMA EN 2011 ;


Passons sur tout ce qui a été dit et redit au long de l'année, de la Palme d'Or The Tree of life aux interdictions de tourner de nombreux auteurs iraniens (cinéma placé aujourd'hui sous le signe d'une expression formelle tout à fait nouvelle dont bien des contrées devraient prendre l'exemple ou du moins en tirer quelques leçons), oublions les questions de box-office, l'engouement un peu exagéré pour la poupée Gosling, le livre enfin terminé d'Harry Potter ou celui, bientôt achevé, de Twilight, pour en venir aux faits, précis ; Si l'on ne devait retenir que quelques films, qu'une actrice ou qu'un acteur, quelques affiches ou quelques titres, quelques bandes-annonces, des fins brillantes, des ouvertures mémorables, bref, quels seraient ces films? (sur les 141 vus cette année, voir le diapo dans l'article ci-dessous)...

Et bien sûr, n'oubliez pas de donner votre avis par commentaires!

Meilleur Acteur de l'année :

Choi Min-Sik dans J'ai rencontré le diable

Choi Min-sik. ARP Sélection

Meilleure Actrice de l'année :

Jodie Foster dans Carnage

Jodie Foster. Wild Bunch Distribution

LA scène d'acteur de l'année :

Black Swan : Les larmes de bonheur de Natalie Portman appelant sa mère pour lui annoncer son premier rôle dans "Le lac des cygnes"... Un Oscar !!!

Meilleur dessin animé de l'année :

Chico & Rita de Fernando Trueba et Javier Mariscal

Le plus beau premier film de l'année :

Animal Kingdom de David Michôd

James Frecheville. ARP Sélection

Le meilleur documentaire de l'année :

La grotte des rêves perdus de Werner Herzog

Le plus beau film contestataire de l'année :

Au Revoir de Mohammad Rasoulof

Pretty Pictures

La plus belle bande originale de l'année :

A Dangerous Method par Howard Shore

écoutable ici

eaxequo

La ballade de l'impossible par Johnny Greenwood

Les plus belles bandes-annonces de l'année - cliquez sur les titres :

The Tree of life

Drive

Sleeping Beauty

Animal Kingdom

Hors Satan

L'Apollonide - Souvenirs de la maison close

Les plus belles affiches de l'année :

La plus belle phrase de l'année :

<< Si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit? >>

(une prostituée malade à son amie lors d'une étreinte nocturne dans L'Apollonide - souvenirs de la maison close)

Les plus belles ouvertures de l'année :

Vincent Gallo. Surreal Distribution  Diaphana Distribution 

La poursuite dans les vallées désertes de Essential Killing

Les (très) gros plans d'Incendies sur du Radiohead

Le rêve étrange dans L'Exercice de l'état

La chorégraphie sur fond noir dans Black Swan

La rencontre amoureuse accélérée dans La guerre est déclarée

Le premier plan-séquence d'une longue série de plans-séquences dans The Silent House

Les plus belles fins de l'année :

Leila Hatami. Memento Films Distribution  Le Pacte 

La fin du monde dans Melancholia sur fond de Wagner

Le saut parfait et mortel dans Black Swan

La respiration subitement coupée avant une déclaration d'amour à la défunte dans Restless

Le coup de feu final dans Animal Kingdom

La double lettre dans Incendies

Le monde déformé dans La solitude des nombres premiers

La suspension du plan sans fin dans Une Séparation

L'épilogue quasi Burtonien de True Grit

La grotesque scène de combat sur la croix géante dans Balada Triste

Le meilleur twist final :

Sans identité de Jaume Collet-Serra

Le plus 'film de maître' :

The Murderer de Na Hong-Jin

Kim Yun-seok. Le Pacte

Le film le plus inattendu :

Hanna de Joe Wright

Saoirse Ronan. Sony Pictures Releasing France

La meilleure 3D de l'année :

La grotte des rêves perdus de Werner Herzog, ou quand la troisième dimension devient philosophie...

Les meilleurs méchants de l'année :

Ben Mendelsohn et Jacki Weaver dans Animal Kingdom

La scène la plus violente :

Le découpage du tendon d'achille dans J'ai rencontré le diable

L'amputation au couteau suisse dans 127 Heures

La scène la plus insoutenable :

La visite chez les dealers squelettiques dans Harry Brown

Surreal Distribution

Les scènes les plus délirantes :

Paramount Pictures France    Kristen Wiig. Universal Pictures International France

Le rêve de Rango style Dali

L'accident de voiture dans L'exercice de l'état

Le micro-sitcom en insert de Poulet aux prunes

Le one-woman-show bourré dans l'avion de Mes meilleures amies

La plus belle scène d'amour :

La crise d'épilepsie sexuelle de la jeune femme perdue dans Hors Satan

Le meilleur pitch de l'année :

Habemus Papam de Nanni Moretti, ou l'histoire d'un Pape fraîchement élu et déjà en proie au doute...

Les plus belles prouesses techniques :

La course-poursuite au Maroc dans Les aventures de Tintin

Sony Pictures Releasing France

L'assemblage de plans-séquences en un seul faux plan-séquence d'1h30 dans The Silent House

Florence Colucci. UFO Distribution

La plus belle actrice de l'année (mais pas que ! ) :

Céline Sallette

(L'Apollonide, Un été brûlant, Avant l'aube, Au-Delà)

Le plus bel acteur de l'année (mais pas que ! ) :

Michael Fassbender

(Shame, A dangerous method, X-Men : Le commencement)

Le plus beau come-back de l'année :

Sam Shepard dans Blackthorn, de Mateo Gil

Le meilleur retournement de situation :

La piel que habito de Pedro Almodovar

Antonio Banderas & Elena Anaya. Pathé Distribution

Le meilleur film de super-héros de l'année :

X-Men : Le commencement de Matthew Vaughn

Jason Flemyng & January Jones. Twentieth Century Fox France

Le film le plus audacieux de l'année :

Essential Killing de Jerzy Skolimowski,

et sa survie primitive radicale ; notamment cette séquence, fascinante et répugnante où le personnage, assoiffé, abuse d'une jeune mère inconnue pour boire à son sein...

Les plus grosses larmes de l'année :

Le documentaire Waste Land, de Lucy Walker

Eurozoom

Le plus gros flip de l'année :

The Silent House de Gustavo Hernandez

Florence Colucci. UFO Distribution

Le plus gros pétard mouillé de l'année :

Paranormal Activity 3 de Henry Joost et Ariel Schulman

Les films les plus surestimés de l'année :

Drive de Nicolas Winding Refn

Ryan Gosling. Le Pacte

Polisse de Maïwenn

Joey Starr & Maïwenn. Mars Distribution

On craque (et sans honte) pour :

La Délicatesse de David et Stéphane Foenkinos, et son irrésistible couple d'acteurs, Audrey Tautou - François Damiens

François Damiens et Audrey Tautou. StudioCanal

Le plus beau générique d'ouverture :

Les Aventures de Tintin de Steven Spielberg

Le plus beau générique de fin :

Les applaudissements sur fond blanc dans Black Swan de Darren Aronofsky

Le plus beau plan-séquence de l'année :

Le jogging new-yorkais de Shame sur les variations Goldberg de Bach interprétées par Glenn Gould et ses suffoquements musicaux en toile de fond.


Les plus beaux titres de l'année :

L'apollonide - souvenirs de la maison close, Hors Satan, Au Revoir, Somewhere, J'ai rencontré le diable, Animal Kingdom, La guerre est déclarée

Les 3 meilleures comédies de l'année :

Jay Chou et Seth Rogen. Sony Pictures Releasing France  Jason Bateman, Charlie Day et Jason Sudeikis. Warner Bros. France  Rose Byrne, Kristen Wiig, Maya Rudolph, Ellie Kemper, Wendi McLendon-Covey & Melissa McCarthy. Universal Pictures International France

- The Green Hornet de Michel Gondry

- Comment tuer son boss? de Seth Gordon

- Mes meilleures amies de Paul Feig

Les 3 films les plus arty de l'année :

(3 films réalisés par des femmes... !)

Haut et Court  ARP Sélection  Elle Fanning. Pathé Distribution

- The Future de Miranda July

- Sleeping Beauty de Julia Leigh

- Somewhere de Sofia Coppola

Les 5 plus gros navets de l'année :

Clovis Cornillac & Mélanie Laurent. StudioCanal    Florence Foresti & Jamel Debbouze. StudioCanal

- Requiem pour une tueuse de Jérôme Le Gris

- Paranormal Activity 3 de Henry Joost et Ariel Schulman

- Hollywoo de Frédéric Berthe et Pascal Serieis

- Or Noir de Jean-Jacques Annaud

- Carancho de Pablo Trapero

Antonio Banderas & Tahar Rahim. Warner Bros. France    Ricardo Darin & Martina Gusman. Ad Vitam

---   PECHES MIGNONS :   ---

Les plus beaux plans vus cette année :

Le regard de l'enfant au sein de l'émeute devant le commissariat d'Il était une fois en Anatolie... de Nuri Bilge Ceylan

Le plan en plongée quasi-aérienne d'une contrée verte d'où passe l'ombre des nuages dans La ballade de l'impossible de Tran Anh Hung

La mère de Natalie Portman prise d'effroi dans le public lors du dernier acte orgasmique de Black Swan (de Darren Aronofsky)

L'apparition de l'enfant trisomique dans Au Revoir de Mohammad Rasoulof

Le plan de nuit où Michael Fassbender regarde coupuler des anonymes à travers un appartement en verre dans Shame (de Steve McQueen)

Le groupe des femmes voilées de noir en pleine lamentation dans Women without men de Shirin Neshat

La panthère noire sur le sofa vert dans L'Apollonide de Bertrand Bonello

La silhouette de la femme brûlée dans la pénombre d'une chambre jusqu'aux rideaux rouge-orange, dans l'un des flash-backs de La piel que habito (de Pedro Almodovar)

La très courte image du mystérieux masque italien qui se noie dans la Mer à la fin de The Tree of Life de Terrence Malick...

 
FILMS VUS EN 2011

Petit diaporama des 141 films de 2011 vus en salles cette année ;

Paramount Pictures FranceEpicentre FilmsEuropaCorp DistributionWild Bunch DistributionUFO Distribution

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Ne nous jugez pas

American Grindhouse

Machete Maidens Unleashed !

 
SLEEPING BEAUTY

Synopsis : Ce que les hommes lui font la nuit, Elle l'a oublié au réveil. Une jeune étudiante qui a besoin d’argent multiplie les petits boulots. Suite à une petite annonce, elle intègre un étrange réseau de beautés endormies. Elle s’endort. Elle se réveille. Et c’est comme si rien ne s’était passé…

ARTY CHAUD

ARP Sélection

C'est sous le titre heureusement non traduit de La belle au bois dormant que sort ce premier film australien d'une réalisatrice inconnue du monde cinématographique, et qui risque de ne pas tarder à se faire un nom... à fuir. C'était pourtant l'une (la plus belle?) des promesses du dernier festival de Cannes, où le film s'est retrouvé par un très curieux hasard en compétition. Cela tient à l'apparition d'un nom féminin derrière la caméra, du label australien (cinéma rare s'il en est), et de celui de premier film. Et en réalité peu importe tout ça, Sleeping Beauty dont le titre se réfère à l'image de cette jeune fille endormie et non pas au conte (car ce n'en est pas un malgré toute volonté de mystère, de codes et de décors), est une vaine tentative de produire de la matière contemporaine, rebutante, singulière, alors même que le film est d'une platitude et d'une sagesse hors normes. Certes l'absence d'intrigue peut éventuellement révéler un rejet du consensus habituel (notamment celui qui voudrait nous faire croire qu'un film réalisé par une femme est un film forcément féministe), mais rien d'autre que l'ennui ne peut nous atteindre ici dans cette vidéo poseuse pour galerie d'arts.

ARP Sélection

L'enchaînement hasardeux de plans-séquences sinistres et sans âme, appliqués par une science de la lumière qui tend à démontrer un quelconque savoir-faire du cadre (mais la beauté d'un cadre ne saurait se réduire à cela), noie le film dans un rythme abscons de petite mort dont on ne parvient jamais à savoir ce qu'il signifie. Julia Leigh tourne un film d'auto-égérie où seule la présence d'une équipe technique bien formée peut faire valoir son talent (qui n'est rien d'autre que celui d'être bien entourée), car son auteur n'a strictement rien à dire, ni à montrer, ni à faire ressentir. On dirait ici qu'il faut louanger la capacité de la cinéaste à être hors-sujet - audace? singularité? onirisme? - , à construire des séquences qui ne viennent de nulle part et qui ne savent pas où elles vont. Même les personnages, les attitudes et les dialogues affichent cette obscurantisme de la forme et cette structure du hasard.

ARP Sélection

Le langage du film est raidi par ce détournement du sujet au point qu'on ne sait plus du tout de quoi parle le film. D'un rêve? D'une parenthèse? D'un fantasme? Mais il y a dans tous les cas une matière vivante qui témoigne d'un temps, d'un espace. Ici il n'y a rien d'autre que l'effrontée répétition, la déshumanisation (peut-être le véritable sujet du film), la langueur métamorphosée en ennui. Et malheureusement quand un film se déjoue de toutes ses volontés - de n'importe quelles sortes : énigmatiques, esthétiques, narratives - ou pire encore quand la volonté est absente au-delà du fait que la caméra tourne pour le plaisir de tourner, on ne peut le prendre tout à fait au sérieux. Et c'est pourtant avec une rigidité glaciale que le film continue, apparemment maîtrisé mais incertain de son destin, naviguant on ne sait où dans une tambouille d'inspirations très mal digérées (la nudité violente de Pasolini, le flou Lynchien, la sensualité des personnages de Campion), dont les finalités restent mystérieuses. Il y a une scène tout à fait ridicule qui caricature toute seule l'ambiance et le style faussement surréaliste du film : le meilleur ami de Lucy mange ses corn-flakes dans un bol rempli de vodka. On se demande bien pourquoi, si ce n'est que cette posture 'pas comme les autres' dénote bien une envie de faire tout l'inverse de ce que le cinéma comme la raison impose.

ARP Sélection

Concluons en vain sur cette impasse cinématographique : ou bien le film nous parle de la mort de l'amour et du sexe, de la mort du sentiment et du désir, de la mort  du fantasme et du coeur, de la disparition éternelle des corn flakes plongés dans un bol de lait, auquel cas l'auteur peut encore se justifier de l'insoutenable ennui de la forme et des images (mais ça serait être bien peu exigeant que d'accepter une telle défaite), ou bien il n'y a ni point de vue ni idée dans cette oeuvre aléatoire déconnectant par une prétentieuse obsession de joliesse le plaisir du regard, de l'esprit, du cul et de l'âme.

ARP Sélection

SLEEPING BEAUTY     (Australie)     interdit aux - de 16 ans

De : Julia Leigh

Avec : Emily Browning, Ewen Leslie, Rachael Blake...

Sortie France le 16 Novembre 2011

(22 copies en 2ème semaine)

 
IL ETAIT UNE FOIS EN ANATOLIE...

Synopsis : Au cœur des steppes d’Anatolie, un meurtrier tente de guider une équipe de policiers vers l’endroit où il a enterré le corps de sa victime. Au cours de ce périple, une série d’indices sur ce qui s’est vraiment passé fait progressivement surface.

il était une fois la nuit...

On peut évidemment discuter de l'interêt relatif du Grand Prix cannois que le film a remporté cette année eaxequo avec Le gamin au vélo des frères Dardenne, ce qui montre à l'évidence que le jury a voulu saluer un cinéma d'auteurs déjà mondialement reconnus et applaudis, mais non-palmables à cause des moissons de prix récoltés par d'autres de leurs films dans le passé. Ayant pris en considération la démarche du jury, qui certes tient surtout à nous rappeler qui sont les vrais grands copains du festival, le débat est relancé : doit-on primer un peu de nouveauté ou respecter la règle du concours qui, à priori, est celle d'attribuer la récompense aux meilleurs?

A ce titre, il est vrai qu'Il était une fois en Anatolie... fait office d'un des meilleurs films de la compétition. Pourtant Nuri Bilge Ceylan ressasse ici un langage bientôt commun, mais enfin d'une telle maîtrise picturale et d'une telle tension morale qu'il est difficile de ne voir autre chose que les fulgurances. Le film est tendu par un pointillisme absolu, un sens du détail qui fourmille jusqu'à un réalisme stupéfiant, tout en empruntant l'intrigue très vague d'un film policier et d'une enquête ultra-cinématographique. La mise en scène est construite en peintre, les lumières éclairent binairement le film : une longue première partie nocturne, bousculant nos perceptions et nos regards par une utilisation extrêmement sombre du cadre, et une seconde autour de la fatigue au lendemain du cauchemar.

L'enquête commence en même temps que le film et jamais ne verra-t-on le meurtre et donc la raison. Ceylan préfère montrer la marche, la recherche, les questions plutôt que l'action et la cause. Son film est basé sur une expressivité absolue où l'art du visage dicte plus que les mots et les situations. Le choix des décors et des acteurs suffit à créer un trouble, à inventer des images d'une violence ahurissante alors qu'il ne se passe parfois pas plus qu'un simple regard. Le talent du cinéaste pour faire ressentir la véracité des choses de l'homme et de la nature atteint ici un paroxysme rarement vu au cinéma : le temps passé avec les personnages, tous réagissant différemment à l'enquête, nous plonge dans une torpeur de cinéma sublime où chaque geste extérieur (de la nature) nous frappe en plein visage. Le sens de l'attente et de l'ennui est si bien rendu à l'écran, la peur et le froid, la précarité ou encore l'obsession, que le moindre petit impact prend la forme d'un coup de poing. Ainsi les personnages, fascinants et perdus dans une maison sans électricité, nous font revivre la sensation du froid dès que la porte s'ouvre : plan d'un feu de bois, bruit du vent enregistré avec une attention absolue, tout nous plonge dans la vérité naturelle d'une nuit rocailleuse et glaciale.

Toute cette partie nocturne, faite de chemins sineux sur les plaines d'où les phares de voitures passent comme une procession au loin, faite aussi de figures fascinantes (le criminel et ses cheveux d'un noir profond) et de répétition comme un vrai travail d'enquêteur sans moyens, toute cette partie nous tient en haleine, réserve ses personnages jusqu'à l'aube où se révèle, d'un même geste, âmes et paysages. Le temps de la nuit semble avoir été celui d'une nuit entière, aride et peu réconfortante. L'arrivée du jour montre en revanche la fin de l'enquête, l'absurdité, l'humour de petites situations rituelles et les profondes interrogations de chacun (quoique toujours troubles chez Ceylan). Le film se resserre sur le point de vue du médecin jusqu'à une étonnante séquence d'autopsie, insoutenable hors-champ dont l'absence de chair est compensée par une prise de son gore (le premier signe d'une nouvelle ère pour Nuri Bilge Ceylan?) qui ne nous cache rien du tronçonnage de membres et autres dévidage d'organes. Etonnante séquence de contrepoint qui synthétise absolument tout ce qu'est le film même si la séquence ne ressemble à rien d'autre du cinéaste : la précision et l'orfèvrerie du détail sonore se fond dans une démarche purement cinématographique qui est la pensée de la mise en scène et son hors-champ fulgurant, sa tension et son ambiguité entre le regard perdu du médecin vers la fenêtre (mais qui est-il vraiment?) et la femme et l'enfant qui s'en vont au loin avec l'oubli.

Le jour nous apprend plus sur les personnages, suivant la logique absolue d'un visage qui nous semble plus familier dès lors qu'il est mieux éclairé par notre regard. La construction du film, très schématique, évite pourtant le gouffre conceptuel pour au contraire démontrer avec génie la matière du temps qui passe. D'abord dans la nuit, où le montage joue si subtilement des différences d'éclairage du ciel et des horizons que l'on ne voit pas l'aube arriver, et ensuite dans la matînée froide et tendue qui se déroule minutieusement sous nos yeux. La sensation d'un film trop long s'oublie alors par la précision chronométrique du film et le talent incroyable de tous les acteurs dont le temps passe aussi dans le regard et le visage, accumulant peu à peu une tension qu'ils ne parviennent plus à porter.

Nuri Bilge Ceylan est le metteur en scène-horloger de ce film culminant dans sa filmographie, de par sa substance expressive et l'aboutissement du montage qui parfois a eu raison du rythme de ses films. Il était une fois en Anatolie... (et le titre est plus beau une fois vu le film, car il semble se dérouler aussi lentement et précisément que le récit) semble presque s'approcher par moment de la cinématographie russe dans sa rudesse magnifique et son aridité émotionnelle. Ou du moins l'émotion est celle dictée par la réception d'une beauté, d'un détail si obsédant tout du long qu'il en devient fascinant. Comme dans une grande partie des artistes expressifs russes (du roman comme du cinéma), le détail est la moelle d'un récit qui n'existe pas ou peu. L'émotivité du spectateur est stimulée par la longueur, l'attente, la reproduction des choses, inlassablement, perpétuellement, jusqu'à rentrer dans une transe descriptive et esthétique qui est si riche et complète qu'on ne peut que difficilement la rejeter. On en sort essoré par la sensation d'avoir été confronté à un artiste qui semble voir plus que le commun des mortels, être doué pour rendre beau ce qui est laid dans n'importe quel cas, jusqu'à la plus infime des situations. C'est-à-dire être esthétique, non pas au sens péjoratif du terme mais, profondément, au sens philosophique et artistique.

IL ETAIT UNE FOIS EN ANATOLIE...     (Turquie)

GRAND PRIX - Cannes 2011

De : Nuri Bilge Ceylan

Avec : Muhammed Uzuner, Taner Birsel, Yilmaz Erdogan...

Sortie France le 2 Novembre 2011

(53 copies en 2ème semaine)

 
POLISSE

Synopsis : Le quotidien des policiers de la BPM (Brigade de Protection des Mineurs) ce sont les gardes à vue de pédophiles, les arrestations de pickpockets mineurs mais aussi la pause déjeuner où l’on se raconte ses problèmes de couple ; ce sont les auditions de parents maltraitants, les dépositions des enfants, les dérives de la sexualité chez les adolescents, mais aussi la solidarité entre collègues et les fous rires incontrôlables dans les moments les plus impensables ; c’est savoir que le pire existe, et tenter de faire avec… Comment ces policiers parviennent-ils à trouver l’équilibre entre leurs vies privées et la réalité à laquelle ils sont confrontés, tous les jours ? Fred, l’écorché du groupe, aura du mal à supporter le regard de Melissa, mandatée par le ministère de l’intérieur pour réaliser un livre de photos sur cette brigade.

APPRENDRE A CRIER

Joey Starr & Maïwenn. Mars Distribution

Véritable genre à part, le 'docu-fiction glamour' est en train de gravir les marches du succès public assuré. Tout comme Les bureaux de Dieu de Claire Simon, justifiant sa sortie en salles par une pléiade de stars (le film, certes pédagogique, n'en demeure pas moins un outil primaire pour les enseignants au collège et lycée), Polisse effectue une démarche semblable. Aujourd'hui, le quotidien de la Brigade des mineurs. Sans avoir la sensation d'en apprendre plus qu'un vulgaire reportage de télévision (c'est pas tous les jours facile mais, ils sont humains!), Maïwenn aligne une succession de séquences anti-cinématographiques (par la mise en scène autant que par l'absence de fil conducteur) qui, pourtant, prennent un sens car, magie, c'est Maïwenn. Pas besoin de connaître son passé pour comprendre que ce sujet, elle veut le posséder car il la concerne, tout comme le reste du monde se doit d'ouvrir les yeux face à l'horreur dissimulée de la pédophilie, prostitution, racket et autres éternels problèmes de la vie courante. Sans masque, et souvent avec une insolence très énervante qui en fait une petite Dame Justice, elle ouvre ici les portes de cette police de l'enfance et donne à voir les coulisses de ses héros abîmés.

Karin Viard. Mars Distribution

Polisse, comme les deux précédents films de Maïwenn, est indéniablement fort, mais aussi très agaçant. Sa manière de mettre les pieds dans le plat est la solution à tous ses problèmes car, de toute façon, toutes les séquences moyennement défendables se verront quand même étiquettées de courageuses puisqu'elles forment un ensemble et une démarche finalement plus populaire qu'il n'y paraît, donc indiscutable : un peu de réalisme sordide, un sens du rythme décoiffant et le spectateur est dans la poche. Mais en effet comment ne pas se sentir gêner d'être devant le film lorsqu'elle chorégraphie la joie d'enfants roumains dans un bus de la polisse, tout juste arrachés à leurs parents (qui sont méchants donc, désormais tout va bien)? Comment ne pas soupirer face au montage parallèle de la scène finale (gymnastique-suicide)? Ou encore, comment accepter la simple idée que Maïwenn met en scène son propre dîner de famille avec le père (qui semble étrangement réintégré depuis Pardonnez-moi...), le grand-père, la demi-soeur et son Joey Starr? Les limites sont souvent atteintes en 2h10 de film, et c'est aussi ce culot qui fait le sel du film. Le simple fait de s'accorder la place de la photographe dans cette brigade tient tellement d'un rapport symbolique ultra-enfantin voire narcissique qu'il prête à rire, mais Maïwenn ose afficher l'audace du metteur en scène face caméra, en gros plan. Quitte à ce qu'elle n'ait strictement rien à jouer. C'est comme ça que Polisse tient et se pose comme un film sur la question de l'indifférence ; son sujet, grave et révoltant, son ton à double tranchant, drôle et émouvant, et le baratin de son auteur sont trois éléments assurant l'effet de secousse.

Maïwenn. Mars Distribution

Polisse n'a rien d'un film choc car à vrai dire il se sert uniquement des dossiers aberrants et des contrastes entre vie professionnelle et vie privée pour assurer l'artifice massif. En revanche on peut aller plus loin et saluer l'égocentrisme de son auteur qui, clairement, n'a pas refusé de se faire détester et adorer à la fois. Il y a de l'auto-dérision dans ce film, qu'il s'agisse du sujet et de l'écho qu'il trouve auprès de Maïwenn elle-même, ou bien cette manière d'être la dictatrice absolue de son propre cinéma : derrière la caméra, devant la caméra, devant en couple, devant en famille, puis, le comble, devant en metteur en scène. Cette faculté à transcender ses propres défauts en les offrant sans fard au public donne à Polisse une bonne première raison d'exister, au point que l'on parvient à se délecter de cet humour ravageur qui est le sien et qui la met en cause. Il y a aussi pour sa défense, et je le dis car cela me semble vrai et qu'il est trop bien vu de dire du mal de quelques figures du cinéma comme la sienne, par pur souci d'opposition à l'unanimité ambiante, il y a donc un art du dialogue, et un art de la direction d'acteurs, autrement dit un art de la secousse, de l'énergie absolue. Il est clair que Polisse, film-électrique, ne repose que là-dessus et qu'il est parfois difficile de prendre l'avalanche de mauvais goût au sérieux, et en même temps, effrontée et combattive, douée pour tenir sur ses jambes, Maïwenn se défend contre l'ennemi (du cinéma et de la vie, du passé et du présent) jusqu'à n'être qu'une boule de rage dénuée d'autre talent que celui de savoir crier très fort. Et parfois, ce talent, quand il hurle sans se soucier d'être beau, peut faire du bien.

Emmanuelle Bercot, Karin Viard et Marina Foïs. Mars Distribution

POLISSE     (France)

PRIX DU JURY - Cannes 2011

De : Maïwenn

Avec : Maïwenn, Joey Starr, Karin Viard...

Sortie France le 19 Octobre 2011

(699 copies en 4ème semaine)

 
NOCES EPHEMERES

Synopsis : Une société qui étouffe les désirs et les aspirations individuelles. Une relation entre le jeune et fougueux Kazem et sa belle-soeur Maryam. Une ville iranienne où se pratique une coutume étrange : le mariage à durée déterminée.

COMEDIE DU MARIAGE

Soheyla Kashef Azar. Jupiter Communications

Il est étonnant de voir à quel point le cinéma iranien offre aujourd'hui une multitude de points de vue et d'approches quand il s'agit de traiter un sujet de société. Après les étonnants films de Bahman Ghobadi, Asghar Farhadi ou autres Jafar Panahi, tous engagés contre le système jusqu'à en être exclus de manière tout à fait absurde et injuste, un jeune cinéaste sort de l'ombre et apporte une pierre pas si anodine que ça à l'édifice politique et social de la cinématographie iranienne. Sous ses dehors de film familial (rites et coutumes dans l'intimité d'une villa, personnages variés au sein d'une même entité), par ailleurs plus esthétique que politique, Noces éphémères vaut surtout pour sa volonté de déterrer un sujet peu connu qui, sans être décrit avec mordant, tient quand même d'un surréalisme en accord avec les dénonciations politiques de ses confrères cinéastes, penchés jusqu'au bout des inégalités et autres incohérences de la vie sociale en Iran.

Jupiter Communications

Reza Serkanian opte ici pour un cinéma très lyrique et déployé malgré la pauvreté évidente de son budget ; d'abord huis-clos en famille dans une grande maison qui semble nous accueillir à force de naviguer d'une pièce à l'autre jusqu'au jardin en présence des ses nombreux protagonistes, et ensuite une partie urbaine où explose - avec une grande maladresse - la dramaturgie contenue du film. L'interêt du métrage réside dans sa manière d'assumer au sein de la première partie sa référence absolue au langage scénique d'Antonioni sans la moindre mascarade ; Serkanian utilise l'espace comme une véritable mine d'action, explorant avec lenteur et parfois avec grâce le décor pour humaniser le quotidien de personnages dont on aimerait qu'ils constituent plus encore une part de fiction pour coller à la volonté esthétique du film. Noces éphémères n'est pourtant pas ce que l'on pourrait appeler un film à 'effet', les grands et amples mouvements d'appareils appartenant à une véritable recherche de style indépendante de la substance morale du sujet dans la seconde partie. C'est d'ailleurs dans celle-ci que le film se perd, capitulant dans l'affront face à l'absurdité ambiante. Et finalement cette villa qui demeure pendant la longue première partie ne constitue en aucun cas une prison d'apparence, élément qui aurait certainement servi la suite des évènements et aurait donné une charge symbolique à la dialectique bien classique que propose ensuite le cinéaste.

Hossein Farzi Zadeh & Mahnaz Mohammadi. Jupiter Communications

La puissante mise en place du quotidien et l'attrait pour la mise en scène semble finalement injustifié dès que le film quitte sa large exposition. Les faits qui tombent ensuite (et qui tiennent pour le coup d'un aspect social et politique encore jamais vu dans le film) se désactivent d'eux-mêmes par des situations prévisibles et un manque de subtilité flagrant dans la réalisation en terrain ouvert. Doit-on mettre cela sur le compte d'une difficulté à faire du cinéma en ville que nous a bien prouvé récemment les films de Panahi et Rasoulof (Ceci n'est pas un film, Au Revoir)? Ou bien, tout simplement, l'auteur du film se morfond dans le cinéma jusqu'à oublier les vertus du réalisme? C'est un choix, pleinement assumé tout d'abord, puis qui se dissout enfin lorsque le scénario se retrouve confronté à sa matière première ; celle d'un film à propos, non forcément dénonciateur, mais en tout cas constitué d'un point de vue assez clair, comme en témoignent d'ailleurs les propos du cinéaste dans le dossier de presse.

Mahnaz Mohammadi. Jupiter Communications

NOCES EPHEMERES     (Iran)

De : Reza Serkanian

Avec : Mahnaz Mohammadi, Hossein Farzi Zadeh...

Sortie France le 9 Novembre 2011     (22 copies)

 
THE ARTIST

Synopsis : Hollywood 1927. George Valentin est une vedette du cinéma muet à qui tout sourit. L'arrivée des films parlants va le faire sombrer dans l'oubli. Peppy Miller, jeune figurante, va elle, être propulsée au firmament des stars. Ce film raconte l'histoire de leurs destins croisés, ou comment la célébrité, l'orgueil et l'argent peuvent être autant d'obstacles à leur histoire d'amour.

UN FILM POUR CHAQUE OEIL

Jean Dujardin. Warner Bros. France

Quand aujourd'hui la presse parle d'un film de facture classique (référencé, nostalgique, reposant sur des systèmes narratifs et scéniques déjà vus), elle mentionne l'anachronisme. Qu'en serait-il alors d'un film volontairement anachronique, voire même anachronique dans sa matière première? Serait-il forcément classique? C'est la question que semble poser, en filigrane, The Artist, le nouveau film d'un cinéaste extrêmement doué pour le pastiche, et bien plus ; le questionnement et le dépassement de ce terme réducteur. Tout d'abord par les deux épisodes d'OSS 117, dont la verve comique a tonifié une morne période de l'humour français (celui, économiquement plus dévastateur, et aussi bien moins drôle et subtil, de l'équipe Dubosc, Semoun, Kad & O et tous les comiques de scène portant leurs styles à l'écran), et maintenant The Artist qui puise profondément dans l'exploitation de cette réussite évidente, vers un retour à un cinéma perdu, ravissant, que le public ne connaît pas ou peu, et que l'équipe gagnante réorganise en terme de perception face au spectateur moderne. Quelle joie alors de se retrouver face à un film muet en N&B, sondant en surface l'industrie de la grande époque hollywoodienne! Hazanavicius s'y complaît évidemment, mais les pièges de la nostalgie et de la naphtaline sont évités grâce à la réalisation affûtée et partagée entre le classicisme conventionnel et une véritable énergie contemporaine. Ce qui donne un film en demi-teinte, bancal mais séduisant. La principale tragédie de ce type d'exercice d'amoureux fou est d'être aussitôt submergé par les notions de références cinématographiques au premier plan. Mais l'envie de Michel Hazanavicius, qui est celle de (re)faire du cinéma, de travailler la substance d'un style trop lointain pour qu'on le connaisse bien sans l'avoir vu à son époque, prend le dessus.

Bérénice Bejo & Jean Dujardin. Warner Bros. France

The Artist est un film doué, ou plutôt aisé pour ce qui est de concerner un public inatteignable à l'heure des évolutions technologiques permanentes. Non pas par l'astuce populaire d'une grande romance rêvée, car finalement le film exalte peu cette passion amoureuse pour n'en garder souvent qu'une désuétude soulignée, mais plutôt par une mise en abîme intégrale qui est en fait la fondation du film entier. C'est par cette plongée d'acteurs jouant le rôle d'acteurs et du film jouant le rôle d'un autre film que la symbiose captive. Le principe n'est pourtant pas plus complexe ici que dans un autre film mais la force de The Artist est de l'utiliser face à une matière de cinéma trop vite devenue mythologique à cause de la vitesse des développements techniques du vingtième siècle, ainsi il oppose son statut de film d'auteur populaire moderne (ce qu'il est rationnellement) à celui d'une grande aventure romanesque de l'époque (ce qu'il aimerait être ou, avec de la bonne volonté, ce qu'il est irrationnellement, par artifice). Car en soi le scénario n'est pas très prenant, au contraire du film (et c'est pour cela que The Artist ne peut pas réellement être jugé comme les autres puisqu'il fait naître l'exception dans les règles) ; plutôt que d'offrir au spectateur des rebondissements, Hazanavicius use des péripéties qui, elles, ne sont pas raccrochées à une narration précise, ce qui en fait des prototypes de rebondissements schématisant tout le film (une rencontre, un incendie, une course contre la montre en voiture). L'impact est alors souvent mou et donne la sensation de sketchs rabibochés entre eux et non-intégrés au ciment scénaristique. Et même si on saisit dans cette manière sectionnée la volonté de faire ressortir une quasi-mièvrerie sentimentale qui colle au propos de la reproduction (ne cachons pas que dans les produits hollywoodiens romanesques de l'époque, la plupart des films n'étaient que de prudes variations sur le déterminisme féminin face à la soumission pour l'homme et sa gloire), on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit justement d'une reproduction, et cela même si Hazanavicius nous épargne le coup de la femme bafouée et n'hésite pas, heureusement, à mettre les deux personnages au même niveau.

Jean Dujardin. Warner Bros. France

Malgré de magnifiques idées de mise en scène et quelques trouvailles visuelles qui prennent une nouvelle dimension dans leur rapport à la mise en abîme (valable aussi pour le son), on sent souvent l'application un peu laborieuse du cinéaste et de ses acteurs pour rendre palpable cette sensation de 'vieux film' jusque dans la paradoxale énergie de la pauvreté dramaturgique. Hazanavicius se cache trop scolairement derrière son sujet et son approche du cinéma (revisiter des époques caricaturées par l'esprit des nouvelles générations pour leur redonner un élan, démarche aussi compatible avec la recherche d'une forme nouvelle dans le cinéma moderne), tout comme Dujardin peine à donner une véritable sensation d'être acteur du muet. C'est plutôt la troublante apparition du véritable Dujardin dans son propre rôle, perdu dans un film d'une autre époque, qu'il faudrait signaler. En revanche Bérénice Bejo donne une véritable expression faciale et corporelle à son personnage ; c'est elle qui porte le film au-delà des effets de grimace qu'instaure Dujardin (son éternel talent qui devient, ici, un gimmick). Elle joue à la fois divinement les traits d'expressions basiques et surjouées du langage muet américain, et apporte un rythme visuel et sentimental au film dans sa gestion très inconsciente (ou devrait-on dire naturelle) et pourtant très juste de son corps dans les scènes plus communes. D'une petite silhouette timide et des mouvements saccadés de la figurante dans l'ombre, l'actrice déploie une impressionnante science de l'élargissement corporel pour devenir cette diva aux grands airs, jamais caricaturée en femme fatale, et dont le visage semble s'être assoupli par une grâce luxueuse ; métamorphose du personnage et du destin en un regard d'actrice pétillant et intense là où son partenaire se repose sur sa classe physique, sa 'gouaille' comme on le dit souvent en cinéma.

Bérénice Bejo. Warner Bros. France

Au-delà de la matière visuelle du film et de ses éléments intrinsèques un peu plaqués par un brillant sens de l'exercice d'assimilation (qui trouve son apogée expressive dans la scène pivot du film où George Valentin, par un jeu d'escalier et de champ-contrechamp en plongée-contreplongée, se fond dans la masse et dans l'oubli alors que Peppy Miller, en haut des marches des studios Kinograph, lui sourit, unique et lumineuse, enfin existante et bientôt célèbre), vient alors la question de la condition du film en tant que matière sonore ; c'est-à-dire pour 98% du film, la musique, et pour les 2% restants les libertés prises par Hazanavicius vis-à-vis d'une utilisation de la bande-sonore du décor et du dialogue et qui, de pourcentage infime, devient une véritable source, ou de génie ou de problème. La première apparition du son interne (c'est-à-dire qui provient de ce que l'on voit et non pas la surface musicale qui rythme tout le film) est un amas de bruitage jusqu'à un climax sonore et visuel quasi-Lynchien qui en fait la plus belle scène du film. Premièrement parce que l'aridité sonore du film offre soudain, grâce encore à la mise en abyme et cette condition de muet-parlant symbolisant ici la gloire et la déchéance du personnage, une parenthèse astucieusement intégrée et justifiée dans un cauchemar. Cette séquence révèle une angoisse profonde et humanise soudainement un personnage jusque-là un peu publicitaire et 'tarte à la crème'. Le bruitage des objets, soudain violent, puis ensuite la vision d'une troupe de danseuses joyeuses qui s'exclament jusqu'à la masse sonore, s'oppose à l'effroi du personnage condamné à pousser des cris sans sons. The Artist offre alors la thèse si fascinante d'un cinéma muet correspondant à une époque muette. Combien de fois se rappelle-t'on à la vue d'un film muet que, si à l'époque les acteurs ne parlaient pas dans un film, il leur arrivait en revanche de s'exprimer dans la vie courante, finalement dotés d'une voix!

John Goodman. Warner Bros. France

La seconde séquence sonore, qui est le plan final, est en revanche plus discutable car elle réutilise le son (et ajoute le dialogue) comme un artifice rigolo. C'est ce que j'appellerai la séquence 'péché mignon', d'autant plus regrettable qu'elle vient clôre le film et son climax émotionnel. De plus, cette arrivée un peu fonctionnelle de la voix et du texte casse la dimension de l'autre scène sonore du film vue plus tôt et qui créait abruptement un fossé en plein milieu du film. La condition du muet, et donc d'une certaine manière de l'exercice moderne de reproduction, était remise en cause. Pour le reste du film, la musique est l'enjeu principal du rythme et le seul véritable allié du cinéaste. Ludovic Bource, lui aussi en pleine reproduction - mais, peut-on vraiment lui en vouloir? - , utilise la musique comme un systématisme qui, comme tout systématisme, a ses vertus autant que ses peines. Sur une durée d'1h40, il est clair que le rôle de la musique compositionnelle prend trop de place ; chaque scène enchaîne une nouvelle voix d'instrument, un nouveau thème, une nouvelle ambiance, et la variation n'est plus une variation à force de vouloir toujours relancer un nouvel interêt jusqu'à épuisement - qui intervient alors assez tôt. Comme si, ou le cinéaste ou le compositeur étaient effrayés par le vide. De plus le rythme binaire de la musique accompagne le film et ses 'péripéties' dans une même illusion manichéenne de temps fort/temps faible, la musique encadrant le film de A à Z. Il manque musicalement de la variation rythmique dans toutes les scènes à vocation sentimentales et légères, alors qu'en revanche tous les effets mélodramatiques et tragiques sont rendus avec grande finesse par l'orchestration qu'a fait Ludovic Bource de ses propres thèmes et motifs. Quand le silence retentit dans l'apogée dramaturgique du film, on se rend définitivement compte que la bande originale occupait trop de place, même si d'un côté, elle sert de bouclier au réalisateur. The Artist, bel essai économiquement audacieux mais artistiquement plutôt conventionnel, s'offre donc le luxe d'être un double film ; muet et bruyant, populaire et exigeant, classique et moderne, noir et blanc, exercice et film libre, oeuvre référentielle et essai départi des règles. Et, comme tout double film, on le voit de deux yeux ; l'un, passionné, l'autre, ennuyé.

Bérénice Bejo & Jean Dujardin. Warner Bros. France

THE ARTIST     (France)

PRIX D'interprétation masculine (Jean Dujardin) - CANNES 2011

De : Michel Hazanavicius

Avec : Jean Dujardin, Bérénice Bejo, John Goodman...

Sortie France le 12 Octobre 2011     (386 copies)

 
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