
Synopsis : Au cœur des steppes d’Anatolie, un meurtrier tente de guider une équipe de policiers vers l’endroit où il a enterré le corps de sa victime. Au cours de ce périple, une série d’indices sur ce qui s’est vraiment passé fait progressivement surface.
il était une fois la nuit...

On peut évidemment discuter de l'interêt relatif du Grand Prix cannois que le film a remporté cette année eaxequo avec Le gamin au vélo des frères Dardenne, ce qui montre à l'évidence que le jury a voulu saluer un cinéma d'auteurs déjà mondialement reconnus et applaudis, mais non-palmables à cause des moissons de prix récoltés par d'autres de leurs films dans le passé. Ayant pris en considération la démarche du jury, qui certes tient surtout à nous rappeler qui sont les vrais grands copains du festival, le débat est relancé : doit-on primer un peu de nouveauté ou respecter la règle du concours qui, à priori, est celle d'attribuer la récompense aux meilleurs?

A ce titre, il est vrai qu'Il était une fois en Anatolie... fait office d'un des meilleurs films de la compétition. Pourtant Nuri Bilge Ceylan ressasse ici un langage bientôt commun, mais enfin d'une telle maîtrise picturale et d'une telle tension morale qu'il est difficile de ne voir autre chose que les fulgurances. Le film est tendu par un pointillisme absolu, un sens du détail qui fourmille jusqu'à un réalisme stupéfiant, tout en empruntant l'intrigue très vague d'un film policier et d'une enquête ultra-cinématographique. La mise en scène est construite en peintre, les lumières éclairent binairement le film : une longue première partie nocturne, bousculant nos perceptions et nos regards par une utilisation extrêmement sombre du cadre, et une seconde autour de la fatigue au lendemain du cauchemar.

L'enquête commence en même temps que le film et jamais ne verra-t-on le meurtre et donc la raison. Ceylan préfère montrer la marche, la recherche, les questions plutôt que l'action et la cause. Son film est basé sur une expressivité absolue où l'art du visage dicte plus que les mots et les situations. Le choix des décors et des acteurs suffit à créer un trouble, à inventer des images d'une violence ahurissante alors qu'il ne se passe parfois pas plus qu'un simple regard. Le talent du cinéaste pour faire ressentir la véracité des choses de l'homme et de la nature atteint ici un paroxysme rarement vu au cinéma : le temps passé avec les personnages, tous réagissant différemment à l'enquête, nous plonge dans une torpeur de cinéma sublime où chaque geste extérieur (de la nature) nous frappe en plein visage. Le sens de l'attente et de l'ennui est si bien rendu à l'écran, la peur et le froid, la précarité ou encore l'obsession, que le moindre petit impact prend la forme d'un coup de poing. Ainsi les personnages, fascinants et perdus dans une maison sans électricité, nous font revivre la sensation du froid dès que la porte s'ouvre : plan d'un feu de bois, bruit du vent enregistré avec une attention absolue, tout nous plonge dans la vérité naturelle d'une nuit rocailleuse et glaciale.

Toute cette partie nocturne, faite de chemins sineux sur les plaines d'où les phares de voitures passent comme une procession au loin, faite aussi de figures fascinantes (le criminel et ses cheveux d'un noir profond) et de répétition comme un vrai travail d'enquêteur sans moyens, toute cette partie nous tient en haleine, réserve ses personnages jusqu'à l'aube où se révèle, d'un même geste, âmes et paysages. Le temps de la nuit semble avoir été celui d'une nuit entière, aride et peu réconfortante. L'arrivée du jour montre en revanche la fin de l'enquête, l'absurdité, l'humour de petites situations rituelles et les profondes interrogations de chacun (quoique toujours troubles chez Ceylan). Le film se resserre sur le point de vue du médecin jusqu'à une étonnante séquence d'autopsie, insoutenable hors-champ dont l'absence de chair est compensée par une prise de son gore (le premier signe d'une nouvelle ère pour Nuri Bilge Ceylan?) qui ne nous cache rien du tronçonnage de membres et autres dévidage d'organes. Etonnante séquence de contrepoint qui synthétise absolument tout ce qu'est le film même si la séquence ne ressemble à rien d'autre du cinéaste : la précision et l'orfèvrerie du détail sonore se fond dans une démarche purement cinématographique qui est la pensée de la mise en scène et son hors-champ fulgurant, sa tension et son ambiguité entre le regard perdu du médecin vers la fenêtre (mais qui est-il vraiment?) et la femme et l'enfant qui s'en vont au loin avec l'oubli.

Le jour nous apprend plus sur les personnages, suivant la logique absolue d'un visage qui nous semble plus familier dès lors qu'il est mieux éclairé par notre regard. La construction du film, très schématique, évite pourtant le gouffre conceptuel pour au contraire démontrer avec génie la matière du temps qui passe. D'abord dans la nuit, où le montage joue si subtilement des différences d'éclairage du ciel et des horizons que l'on ne voit pas l'aube arriver, et ensuite dans la matînée froide et tendue qui se déroule minutieusement sous nos yeux. La sensation d'un film trop long s'oublie alors par la précision chronométrique du film et le talent incroyable de tous les acteurs dont le temps passe aussi dans le regard et le visage, accumulant peu à peu une tension qu'ils ne parviennent plus à porter.

Nuri Bilge Ceylan est le metteur en scène-horloger de ce film culminant dans sa filmographie, de par sa substance expressive et l'aboutissement du montage qui parfois a eu raison du rythme de ses films. Il était une fois en Anatolie... (et le titre est plus beau une fois vu le film, car il semble se dérouler aussi lentement et précisément que le récit) semble presque s'approcher par moment de la cinématographie russe dans sa rudesse magnifique et son aridité émotionnelle. Ou du moins l'émotion est celle dictée par la réception d'une beauté, d'un détail si obsédant tout du long qu'il en devient fascinant. Comme dans une grande partie des artistes expressifs russes (du roman comme du cinéma), le détail est la moelle d'un récit qui n'existe pas ou peu. L'émotivité du spectateur est stimulée par la longueur, l'attente, la reproduction des choses, inlassablement, perpétuellement, jusqu'à rentrer dans une transe descriptive et esthétique qui est si riche et complète qu'on ne peut que difficilement la rejeter. On en sort essoré par la sensation d'avoir été confronté à un artiste qui semble voir plus que le commun des mortels, être doué pour rendre beau ce qui est laid dans n'importe quel cas, jusqu'à la plus infime des situations. C'est-à-dire être esthétique, non pas au sens péjoratif du terme mais, profondément, au sens philosophique et artistique.

IL ETAIT UNE FOIS EN ANATOLIE... (Turquie)
GRAND PRIX - Cannes 2011
De : Nuri Bilge Ceylan
Avec : Muhammed Uzuner, Taner Birsel, Yilmaz Erdogan...
Sortie France le 2 Novembre 2011
(53 copies en 2ème semaine)
