Alors que 2011 fût l'année de rencontre et de retour des plus grands cinéastes mondiaux, pour le meilleur et parfois pour le pire (Almodovar, Malick, Herzog, Eastwood, Woody Allen, Von Trier, Moretti, Panahi, Scorsese, Polanski, Cronenberg, Aronofsky, Spielberg, les frères Coen et Dardenne et tant d'autres...), il faut aussi signaler la confirmation de certains d'eux, que l'on aime ou pas leurs films (Asghar Farhadi, Bertrand Bonello, Nicolas Winding Refn, Kim Jee-Woon, Na Hong-Jin, Steve McQueen, Mia Hansen-Love, etc...) ou encore des nouveaux venus à suivre très sérieusement (Damjan Kozole, Justin Kurzel, Céline Sciamma, Djinn Carrénard, Saverio Costanzo, David Michôd, etc...). Et c'est sans parler des 'come-backs' sur les écrans français avec Malick, Takashi Miike, Mohammad Rasoulof, Tsui Hark, ou encore Wes Craven...

Et maintenant, voilà comment réduire un an de cinéma à sa plus grande expression, un petit cru d'essentiels, quelques futurs classiques, quelques grands films, quelques surprises, entre intime et spectaculaire, film d'auteur et grand spectacle (oui le grand spectacle peut encore être un art!), bref, les vingt films (et extras) qu'il ne fallait pas manquer cette année, catalogués à partir des 141 que j'ai vu en salles :

20) LA BALLADE DE L'IMPOSSIBLE

de Tran Anh Hung

Romance sensorielle au goût de plantes, le nouveau film de Tran Anh Hung est aussi son plus beau ; il envoûte, hypnotise délicatement le spectateur, en proie à une sensualité de tous les instants. Et la bande-originale est à tomber...

Pretty Pictures

-E-A-X-E-Q-U-O

20) J'AI RENCONTRE LE DIABLE 

de Kim Jee-Woon

On peut contester le film pour sa violence extrêmiste, radicale, mais elle sert au-delà de l'apparence de torture-porn, une véritable réflexion sur l'enfer humain de la vengeance. Un film de maître en forme de climax de 2h30, enchaînant les morceaux de bravoure, et porté par un Choi Min-Sik infernal...

ARP Sélection

19) WASTE LAND de Lucy Walker

Parce qu'on y croit (en plus, c'est un docu, c'est vrai, tant mieux!), on y pleure, on y contemple sa propre lâcheté, le courage des autres, leur modestie, leurs âmes d'artistes, leurs peines, leurs joies. L'horreur sur terre se confronte à son plus beau contraste : l'humanisme. Et c'est un ravage.

Eurozoom

18) LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS 

de Saverio Costanzo

Oeuvre inattendue, lorgnant du côté de De Palma années 80, cette Solitude est une oeuvre marquante, tenue par une tension inédite, un suspens d'effroi et un mélange des genres qui ne font que révéler une tragédie surpuissante, propre à vous terrasser...

Le Pacte

17) IL ETAIT UNE FOIS EN ANATOLIE... de Nuri Bilge Ceylan

Encore et toujours, Nuri Bilge Ceylan se pose comme un cinéaste incontournable, désormais multi-primé dans les plus grands festivals et auteur de chef-d'oeuvres inoubliables comme "Nuages de mai" ou "Les Climats". Son nouveau film est une enquête plongée dans la torpeur, une étonnante intrigue policière à dénouer entre des regards et des silences, un cinéma d'une expression extraordinaire, d'une langueur sublime. A voir et à vivre.

16) LES AVENTURES DE TINTIN (3D) 

de Steven Spielberg

Mettre un tel blockbuster dans un Top 20, c'est prendre des risques, se mettre quelques personnes à dos, mais c'est aussi prouver que l'entertainment peut encore être un art, aussi rares en soient aujourd'hui les occasions. Mais Spielberg, faiseur de mythes à la tête d'Hollywood, est aussi le dernier artisan de l'empire américain. Cela se prouve encore dans cette prouesse technologique qui marque une étape décisive dans l'histoire du cinéma, en terme de spectacle absolu, éclatant. On ne parlera jamais trop de Spielberg.

Sony Pictures Releasing France

15) THE MURDERER de Na Hong-Jin

Je dois l'avouer, je ne pensais pas en sortant de la salle que "The Murderer" figurerait dans ce Top 20 de l'année. Mais le temps passe, et les grandes oeuvres de maître restent profondément dans les esprits. Le temps nous les dicte, et comme il n'y a que les idiots qui ne changent pas d'avis ; ne ratez ce thriller virtuose sous aucun prétexte, c'est, à un film près, le meilleur de l'année.

Jung-woo Ha. Le Pacte

14) SLOVENIAN GIRL de Damjan Kozole

Film passé inaperçu, "Slovenian Girl" contient pourtant en lui une âme de cinéma très forte, toute en sobriété et dans l'existence permanente des personnages. Impossible de se défaire de l'emprise de cette actrice (Nina Ivanisin), de son regard animal, de son corps rugueux, de sa présence magnétique que Godard aurait certainement apprécié. Sa détresse ronge le film dans tout son ensemble. C'est gris, sans appel, sans métaphore, mais d'une justesse et d'une émotion rare. Et finalement lumineuse.

Nina Ivanisin. Epicentre Films

13) FIGHTER de David O. Russell

Terrain propice à l'émotion, la boxe nous a servi des grands films tels que "Raging Bull", "Million Dollar Baby" ou le plus classique "De l'ombre à la lumière". "Fighter" ne déroge pas à la règle, le classicisme est de mise, mais O. Russell lui réinjecte une énergie 90's qu'on n'avait pas vu depuis un bail. Les interprétations sont d'une harmonie subtile, le scénario d'un équilibre absolument parfait, la mise en scène d'une habileté redoutable. Tout y est.

Mark Wahlberg. Paramount Pictures

12) SHAME de Steve McQueen

Oeuvre d'une puissance formelle hallucinante, "Shame" en a pourtant fait fuir plus d'un. Peut-être y-a-t'il ici trop de maniérisme pour certains, trop d'emprunt, trop de matière visuelle à défaut de matière dramaturgique? Il est vrai que "Shame" s'expose au spectateur comme on contemple la puissance et la beauté de certaines oeuvres sans en saisir le contenu. Ici, tout est dicté par l'image ; peu importe le récit, désossé, le plan se fait dramaturge et invoque une émotion viscérale, surhumaine, en plus de la prestation inoubliable de Michael Fassbender. Oui, on peut raconter une histoire autrement que par des scénarios-types.

Michael Fassbender. MK2 Diffusion

11) DETECTIVE DEE de Tsui Hark

En acceptant le grotesque - bien volontaire et humoristique - , "Detective Dee" devient le divertissement intégral de l'année ; Tsui Hark y mélange tout dans une tambouille géniale d'effets numériques à n'en plus finir, mélant humour, scènes épiques, kitsch, hommages à la magie du cinéma ancien, voire à Méliès. C'est un véritable délire de gadgets, un rêve d'enfant qui n'en finit pas de bonheur et d'invention. On voudrait que le film dure, encore et encore, jusqu'à l'indigestion.

Le Pacte

10) THE TREE OF LIFE de Terrence Malick

Difficile de résumer ce film en si peu de termes ; "The Tree of life" est un film rare, unique, et fou. Un projet démesuré, un ratage grandiose et, en même temps, un film incomplet dont on se demande comment percer le mystère de tant d'heures restées en salle de montage. Tant de plans tournés, inutilisés, tant d'inspiration, tant de prétention, de foi en la vie et dans le cinéma, tant de dimension, tant d'ambition, charcutée dans un montage épuisant de trop-plein, d'incompréhension, de frustration, de merveilles comme d'ennui. C'est un bloc fulgurant dans son contraste entre le réussi et le raté, l'ombre et la lumière, l'immensité et l'infime, Dieu et la particule. C'est, bien sûr, un film qu'il ne faut pas rater, un film absolu de l'illusion et sur le pouvoir de l'artiste. Une création inachevée. D'autant plus belle?

Brad Pitt. EuropaCorp Distribution

9) LA GROTTE DES RÊVES PERDUS (3D) de Werner Herzog

Les questionnements d'Herzog sont certainement intimement liés à ceux de Malick ; ici, la forme est plus terre-à-terre, plus primitive, c'est aussi celle d'un documentaire. Elle prend le regard objectif de l'homme sur les traces de son passé culturel. Le voyage d'Herzog, jusqu'à l'épilogue métaphysique et plus discutable puisqu'il renvoit à une idée personnelle, est une épopée qui se refuse d'être d'un autre effet que celui du vertige créé par la réalité qu'on y observe ; des peintures rupestres qui n'ont plus d'âge, et que Herzog filme et caresse avec l'audace d'un véritable metteur en scène : et en 3D! Y être confronté, d'autant plus au cinéma, laisse longuement à réfléchir sur le sens de l'art, de sa consommation, comme de sa sauvegarde.

8) SCREAM 4 de Wes Craven

A rien ne sert de se justifier mais vous ne rêvez pas, "Scream 4" fait partie de ce top 20, notamment devant le film de Malick. Il faut bien faire un choix de numérotation! C'est peut-être la plus grosse surprise de l'année, qu'une franchise aussi éculée (au même titre que les horribles "Saw" et "Paranormal Activity", au fond), ait réussi à ressusciter de manière si grandiose! Scénario pervers, mise en abîme délicieuse, dialogues au couteau, mise en scène bien plus savante qu'il n'y paraît, Wes Craven signe son retour bien loin du pop-corn tape-à-l'oeil, mais dans une véritable recherche de réorganisation de la saga et du récit d'horreur. Les codes sont massacrés dans un jeu sanglant d'un humour et d'une créativité sans commune mesure. Alors oui, "Scream 4" est très bien à sa 8ème place du classement.

Alison Brie, Marley Shelton, Adam Brody, Neve Campbell, Courteney Cox, David Arquette et Anthony Anderson. SND

7) UNE SEPARATION de Asghar Farhadi

Après le très beau "La fête du feu" et le chef-d'oeuvre "A propos d'Elly...", Asghar Farhadi prouve avec cette séparation multiple (du récit, du couple, de la société iranienne, des sexes, de la mise en scène coupée en deux par un plan manquant), qu'il est le nouveau chef de file du jeune cinéma iranien, alors que ses confrères se battent encore contre la justice pour trouver le droit de filmer. La méthode Farhadi est d'autant plus forte qu'elle ne montre rien, et ne dit rien d'autre en apparence qu'une banale tranche de vie. Mais bat en-dessous le coeur d'un film en révolte, d'une rage sourde et politique qui maintient en vie le film dans une tension insoutenable. L'intelligence de la mise en scène, incisive, la justesse des acteurs comme l'approche humaniste des personnages (le spectateur a-t-il le droit de juger?), font de ce cinéaste iranien l'une des plus belles révélations de la décennie.

Leila Hatami. Memento Films Distribution

6) LA PIEL QUE HABITO de Pedro Almodovar

C'est connu, Almodovar est un excentrique, le cinéaste qui peut rendre une scène de viol joyeuse et légère, pulsant son film dans des jeux de couleurs innombrables. C'est aussi le dernier grand narrateur du cinéma moderne. Le récit de "La piel que habito", véritable renouveau dans le langage parfois répétitif du cinéaste, est d'une virtuosité et d'une maîtrise inégalables. La puissance et le sans-faute des flash-backs, des inserts, des ellipses, des juxtapositions, tout donne à voir une manière de raconter une histoire comme plus personne ne sait le faire aujourd'hui ; avec une singularité totale, et une maîtrise absolue des effets. La tragédie qui s'y cache y trouve alors une expression folle, digne de ses meilleurs films. Difficile de s'en remettre tant tout ce délire improbable est parfaitement plausible, savamment construit pour qu'on y croit d'un bout à l'autre.

Antonio Banderas & Elena Anaya. Pathé Distribution

5) HABEMUS PAPAM de Nanni Moretti

Comme ses confrères grecs de l'Antiquité, Moretti l'italien sous feu l'empire de Berlusconi, parle et invente la comédie. Qu'en ce siècle de débâcle permanente, de tragédies, de politique, d'artifice, de guerres, de misère, de génocides, d'attentats, de chômage, de précarité, de lâcheté, de pollution et autres petites considérations mondiales, un homme avec deux jambes, deux bras et une tête (et, vraisemblablement, un coeur) puisse réaliser le plus sincèrement du monde un film où la tragédie et la noirceur sont des gags désopilants et, plus profondément encore, parler, marcher, fuir, observer, se souvenir, sont des paramètres assez riches pour nourrir l'esprit de chacun, voilà qui est assez réjouissant.

Le Pacte

4) ANIMAL KINGDOM de David Michôd

Premier film, premier coup de maître! Récit de la barbarie ordinaire, l'australien David Michôd signe avec "Animal Kingdom" un futur classique, une claque terrifiante dans le genre ; non à grands renforts d'effets visuels et scénaristiques, mais au contraire à l'aide d'un calme, d'une lenteur et d'une sobriété qui font mûrir chaque chose, chaque personnage, chaque scène. Tout y est d'une maîtrise très rare, et la promesse certaine d'un futur grand cinéaste.

ARP Sélection

3) INCENDIES de Denis Villeneuve

"Incendies", c'est un peu se faire du bien en se faisant du mal ; c'est se confronter à l'insoutenable tragédie des hommes et des femmes, le poids de la famille, des racines. C'est accepter enfin l'histoire universelle d'un monde qui n'a pas de frontières pour raconter son histoire. Film en guerre adapté d'une pièce théâtrale en guerre, "Incendies" révèle chez Denis Villeneuve un art de la mise en scène pas encore tout à fait déployé dans ses précédents films. On reste bouche bée devant la manière dont son film va à l'essentiel et évite tout ridicule. Cette histoire bouleversante et monstrueuse, ce n'est pas celle de tout le monde, mais c'est l'histoire de certains, et il ne faudrait pas l'oublier.

Happiness

1) L'APOLLONIDE - Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

Voilà que depuis "Mulholland Drive" de David Lynch je n'avais rien ressenti de tel devant un film. Une telle sensation de profondeur, de double fond, de rêve, d'éveil, d'apprentissage, de sensualité, de beauté, de drogue, de velours. Il en reste un vague goût d'infini, une sensation profonde de film idéal, obsessionnel, toujours remis en question mais jamais cérébral. Les femmes sont des femmes, les hommes sont des hommes, chacun tient son terrible rôle, les rêves s'évaporent mais la scène se remplit de délires, de contes, de joies et de peines. Le perfectionnisme de Bonello, un peu comme chez Malick, se teinte d'une impossibilité qui est en fait sa matrice, sa toute-puissance artistique.

-E-A-X-E-Q-U-O

1) BLACK SWAN de Darren Aronofsky

C'est aussi ce film fou d'Aronofsky qui figure en première place du classement ; un autre film perfectionniste, poussé dans ses extrêmités par cette seule idée (qui est aussi celle du sujet et du personnage) d'être parfait, efficace. On y danse, on y rit, on y meurt, c'est un film d'épouvante, d'horreur, un mélodrame, un film fantastique, une chorégraphie perpétuelle, un firmament de puissance cinématographique qui injecte frissons, larmes, cris, bref, du cinéma, des images qui nous prennent, nous emportent, nous blessent et nous remplissent.

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Mentions spéciales :

 de Mohammad Rasoulof, ou l'art du discours scénique face au sujet. Un film de prisonnier, en forme de prison, asphyxiant et captivant pour longtemps...

 de Joel & Ethan Coen, ou l'art du western mêlé à celui des répliques, des acteurs. Du pur Coen old school, scandé de séquences lyriques et mémorables.

 de Roman Polanski, pour l'art consommé de la scénographie et de la réalisation, du cadrage. Toute cette mise en scène au service d'un huis-clos théâtral, transcendé par le magnétisme discret des plans, des corps, de la diction, et surtout, des acteurs. Un précieux disjonctage des classes sociales et des morales communes.

 de Woody Allen, fable enchanteresse surprenante, fraîche et idéale. Comme toujours chez Allen, on en ressort des étoiles plein les yeux, marqués par cette profonde légèreté qu'il maîtrise désormais si délicatement.

 de Lynne Ramsay, claque formelle en démontage permanent, travaillant la tension malsaine par un suspens perpétuellement détruit et d'autant plus fascinant. Une leçon de montage et de direction d'acteurs.

 de Gus Van Sant, comme une brise légère, loin des considérations théoriques du langage cinéma comme Elephant ou Last Days, le réalisateur originaire de Portland livre une merveille de simplicité. Rien de plus.

 de Céline Sciamma, autre merveille de simplicité dont la grâce doit beaucoup à son approche instinctive et ludique de l'enfance, traitée avec une humanité et une justesse sidérante. On s'y croirait...

 de Michel Gondry, le film le plus drôle de l'année, le plus punchy, le plus gentiment déjanté, le plus abstrait dans sa notion d'action et d'héroïsme. Le cynisme sied bien à Gondry face à l'Amérique.

 de Takashi Miike, pour la monumentale tension émotionnelle contenue durant tout le récit. D'apparence classique, le film accorde une place primordiale au lyrisme dramaturgique et esthétique, loin des poses numériques parfois consternantes du cinéma de sabres chinois et japonais.

 de Luc et Jean-Pierre Dardenne, pour la luminosité bouleversante qui émane de ce portrait d'une enfance injuste, dont la soif de vivre transpire de la peau de ses formidables comédiens.

 de Frederick Wiseman, documentaire en transe sur une particule de l'Amérique contemporaine ; 1h30 dans une salle de boxe parmi tant d'autres, la caméra affronte les coups de poing, l'entraînement, les liens sociaux, et hors-champ les craintes, les bouleversements, les joies, la terreur, la violence et la capacité de l'Amérique à se remettre en selle.

 de Lars Von Trier, pour le romantisme hyper-tardif de cette oeuvre dense, troublante, fascinante, galvanisante et terrassante dans son final sismique...

 de Pierre Schoeller, pour le ton si étonnant d'un film faussement politique et plus théâtral sur les arcanes du pouvoir. Le film est à l'image d'une politique moderne ; un rituel précis et abstrait à la fois, d'une élégance absurde, entre drame et portes qui claquent, existentialisme et chausses-trappes. Un ovni.

 de Fernando Trueba et Javier Mariscal, pour le dépaysement visuel et musical de ce récit plein de couleurs, de finesse et de sensualité. Une histoire d'amour proche de l'extase, que n'aurait peut-être pas renié Jacques Demy...